Cette idée, soutenue par la Secrétaire à l’Agriculture, qui souhaite lancer une expérience pilote, révèle une réelle méconnaissance de la situation épidémique actuelle aux États-Unis[1].
Les virus IAHP sont en effet responsables d’infections rapidement mortelles chez les volailles, susceptibles de toucher l’ensemble du cheptel avicole. Les animaux infectés développent des symptômes respiratoires graves, une septicémie et une diarrhée parfois qualifiée de « peste aviaire ». Bien que l’on reconnaisse que l’immunité naturelle puisse, dans certains cas, être plus robuste que l’immunité vaccinale grâce à une stimulation plus forte et plus ciblée, les conséquences d’une propagation incontrôlée dépassent largement les avantages attendus. En l’absence d’une immunité de groupe préexistante, la primo-infection génère en effet davantage de virions et peut s’accompagner d’une virulence accrue.
Dans un système d’élevage « tout dedans-tout dehors », où la variabilité génétique des volailles est par ailleurs très réduite, prétendre conserver et sélectionner les rares survivantes paraît illusoire. De surcroît, la plasticité génétique élevée des virus influenza aviaires – conséquence de fréquentes mutations et ré-assortiments – rend peu réaliste tout projet de sélection reposant sur une hypothétique résistance naturelle.
L’abandon ou l’allègement des mesures sanitaires, préconisés pour laisser se propager librement le virus, ne conduiraient qu’à, intensifier la dissémination des virus. Les oiseaux sauvages, qui traversent les frontières, sans contraintes, véhiculeraient également ces souches à haut risque. En termes de bientraitance animale, exposer délibérément un grand nombre de volailles à l’infection impliquerait des souffrances considérables. Les éleveurs, quant à eux, subiraient des pertes économiques majeures (mortalité massive, destruction des élevages, perte de lignées reproductrices), tandis que les consommateurs feraient face à une hausse des prix et à des difficultés d’approvisionnement, déjà perceptibles dans le secteur avicole américain.
Si, pour l’heure, le risque de pandémie humaine demeure faible – aucune transmission interhumaine n’ayant été documentée lors de l’épisode actuel – la possibilité d’un franchissement de la barrière d’espèce ne peut être écartée. Le virus H5N1 circule déjà chez plusieurs mammifères (y compris marins)[2], a été identifié depuis mars 2024 dans 989 troupeaux bovins répartis dans 17 États américains, et a infecté une vingtaine de félins, dont un tigre du Bengale. On recense en outre 70 cas humains, principalement chez des travailleurs agricoles, dont un décès en janvier dernier[3].
Laisser un virus sauvage se multiplier dans une population animale sensible sans immunité augmente la fréquence des recombinaisons génétiques favorisant l'apparition de variants plus pathogènes « Il est très inquiétant pour la santé publique mondiale d’entendre de hauts responsables privilégier de telles approches, pourtant contredites par des décennies de recherches scientifiques », s’alarme M. Guérin[4].
Face à l’ensemble de ces données, l’Académie souligne qu’il n’est pas souhaitable de promouvoir la prolifération d’un agent pathogène aussi pernicieux pour l’élevage, la faune sauvage, l’économie et, potentiellement, la santé humaine. Elle souligne le bien-fondé des mesures sanitaires classiquement retenues dans les autres pays, qui allient la biosécurité dans les élevages à la vaccination potentielle afin de limiter la circulation du virus IAHP et appelle à une vigilance accrue afin de protéger efficacement les populations animales et humaines.
[1]www.cdc.gov/bird-flu/situation-summary/data-map-commercial.html
[2]www.aphis.usda.gov/livestock-poultry-disease/avian/avian-influenza/hpai-detections/mammals
[3]www.cdc.gov/bird-flu/situation-summary/index.html
[4]https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/03/21/grippe-aviaire-robert-f-kennedy-jr-consterne-les-scientifiques-en-proposant-de-laisser-circuler-le-virus-parmi-les-elevages-de-volailles_6584329_3244.html